ALAIN LESTIE:
autour de Stéphane Mallarmé

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Comment lire l’illisible

Mallarmé/Lestié, cela date du lycée. Le temps du premier choix —presque des vœux— qui signifie renoncement : « Je me désigne artiste » comme une activité désormais engagée. « Ce mot exclut, dit-il encore, ceux de métier, profession et surtout travail : l’art jamais ne saurait être un travail, en aucune de ses acceptions ». Lestié jamais n’a travaillé ; il n’a jamais gagné sa vie.

Tout est renoncement : il faut renoncer au temps, il faut renoncer à l’espace ; pas d’ontologie possible — triomphe mallarméen sur toute la ligne.

Le voici jeune peintre à l’orée d’une forêt de signes, « selva obscura » bien profonde à un âge où d’autres sèment encore des petits cailloux blancs pour ne pas perdre leur chemin. La généalogie est brève : Braque, Jasper Johns, Rauschenberg et un peu plus tard, Magritte bien sûr pour rassurer les regardeurs qui commencent à bavarder sur sa peinture avec ce ton inimitable des soixantes. « Quand Lacan cancanne, la manne démarre » clame alors Ernest Trochu reprochant avec deux siècles de retard à Poussin d’avoir dans son tableau fait tomber de jour la précieuse substance. Trafiquant d’icônes sera son occupation à l’imitation de ce que Mallarmé manigance avec les mots. Lestié fait fi des signifiés se jouant de l’interprétation qu’il laisse à d’autres. Il se limite à la représentaction c’est-à-dire à la mise en acte (en scène) de la représentation. Simulacre, théâtre : nous y sommes ; à l’origine même de l’œuvre. « Parce qu’elle induit une intention en trace, la représentation contraint toujours un projet à mourir dans son simulacre et à travers cette fatalité, délimite l’œuvre comme envers du vivant, sépulture de la réflexion où le corps même finit en un signe. Décrétant une « chose » (qui ne peut être autre chose que l’objet d’attachement) comme « art », elle remanie à perte l’état de son sujet et l’enlève de la vie, sorte de travail préparatoire à la symbolisation. La clause condamne l’art à exécuter infiniment ce naufrage originel du vrai dans sa dépouille. Cette mort illustre le point inaugural du système symbolique afin que l’on relise les résolutions du sens, en visualisation de la connaissance. Mort qui ne présage aucune renaissance, mais ouvre à la mise en œuvre d’une ruine du sens, comparable au travail de deuil. Le sens, perdu dans l’artifice qui apprête la simulation, expose son absence. C’est son dernier acte de présence avant la disparition, son oubli dans l’œuvre. L’échec programmé nécessite une reprise continuelle de l’œuvre, qui s’acharne sur une partie incomprise, donc inoubliable ». Jamais artiste muet n’a aussi bien parlé de son œuvre.

Dans le dessin « lever du jour dernier qui vient tout achever » avec des rideaux d’angle et dans le premier quart en bas à droite un instrument à mesurer le temps, celui-ci arrêté sur la même heure six heures moins vingt-cinq  dans un tableau peint une vingtaine d’années plus tôt sous le même titre . Des choses sur le tableau, une route de nuit sur le dessin absente sur le dessin précédent intitulé « Route de nuit » : « Après coup » peut-être ? Ou encore "parages" « ces parages du vague en quoi toute réalité se dissout. Translation _ séquence _ faux mouvement. Et, après tout, encore après, longtemps après enfin : « un feu dans la nuit, nous tournons dans la nuit et le feu nous consume ». 

L’entassement, une façon d’atteindre le noir absolu : une mine de plomb dans laquelle s’enfonce la représentation. C’est là que tout à commencé : « Tout commence dans la représentation, aux creux de cette nuit à proximité d’une mort, par l’effort d’une singulière inversion : faire paraître. Ces ténèbres initiales veillant sur l’intime, courent au long d’un itinéraire et étirent à l’infini une corrélation souterraine avec l’irrésolution de leur point de départ pour obscurcir définitivement l’éclairage d’une vision du monde ».
Entraîner le regardeur dans sa perte, idéal de l’artiste assoiffé de solitude. Le « double aveugle » : une méthodologie —ô ironie— qui pour le scientifique est censée conduire à la vérité de l’essai thérapeutique.

Jean-Didier Vincent in "Séquence en noir: Variations Lestié  Éditions Mollat 2005



--parties perdues -brise marine -détachement -il ne vient pas -le fil rompu -lever du jour 2 -un coup de dé
--parties perdues
-brise marine
-détachement
-il ne vient pas
-le fil rompu
-lever du jour 2
-un coup de dé


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